Le problème posé, en une page
L'énoncé du problème tient en une phrase : il s'agit de préserver la diversité d'une population fermée sans perdre l'homogénéité qui fait la race. Les deux objectifs tirent en sens inverse, et aucun ne peut être abandonné.
Abandonner le premier conduit à une race uniforme, dont les défauts récessifs remontent tous ensemble et dont les portées maigrissent. Abandonner le second conduit à une population hétérogène, dont plus personne ne peut prévoir ce qu'elle produira : ce n'est plus une race, c'est un ensemble de chiens.
Tout le travail d'élevage consiste donc à tenir les deux, accouplement après accouplement, avec des moyens limités : les chiens disponibles, les résultats connus, et le temps qu'il faut pour évaluer une génération. Ce qui suit décrit ces moyens, sans prétendre qu'ils sont simples à mettre en oeuvre.
Cinq leviers concrets
Cinq leviers sont employés. Aucun ne suffit seul, et leur combinaison définit ce qu'on appelle une politique d'élevage.
- Suivre le coefficient de consanguinité sur une profondeur fixe. Le calculer systématiquement avant chaque projet d'accouplement, toujours sur le même nombre de générations, afin que les valeurs soient comparables entre elles d'une année sur l'autre.
- Pratiquer des apports extérieurs réguliers. Introduire dans la souche des origines non apparentées, y compris étrangères, ce qui suppose d'accepter une génération moins homogène en échange d'une base élargie.
- Limiter le nombre de saillies d'un même mâle. C'est le levier le plus efficace à l'échelle d'une race, et le plus difficile à tenir, parce qu'il oppose l'intérêt collectif à l'intérêt immédiat de chaque éleveur.
- Faire tourner les lignées. Éviter de refaire chaque année le même croisement entre deux familles, et faire circuler les origines pour que la parenté ne se concentre pas toujours aux mêmes endroits.
- Documenter les choix par les examens. Un porteur connu se gère, un porteur ignoré se diffuse. Les dépistages transforment une décision en arbitrage éclairé, comme l'explique le test ADN du reproducteur.
Un sixième levier, moins visible, agit sans qu'on y pense : allonger l'intervalle entre générations. Faire reproduire des chiens évalués, plus âgés, ralentit mécaniquement l'accumulation de consanguinité et permet de savoir ce qu'un reproducteur a réellement produit avant de le réutiliser.
L'effet d'un mâle très utilisé
La surutilisation d'un mâle est le premier facteur d'appauvrissement d'une race, devant les accouplements consanguins eux mêmes. La raison tient à une dissymétrie biologique simple : une femelle produit un nombre limité de portées dans sa vie, un mâle peut en produire un nombre presque illimité.
La conséquence se lit dans la notion d'effectif efficace, qui n'a rien à voir avec le nombre de chiens inscrits. Une population où les saillies se concentrent sur une poignée de mâles se comporte génétiquement comme une population de quelques dizaines d'individus, même si le registre en compte des milliers. Les recommandations de gestion retiennent une augmentation de consanguinité inférieure à 1 % par génération, ce qui suppose un effectif efficace d'au moins cinquante reproducteurs.
Deux effets se combinent alors. La parenté moyenne de la population monte, donc tous les accouplements deviennent plus consanguins, y compris entre chiens réputés non apparentés. Et si le mâle très utilisé porte une mutation récessive, il la diffuse dans toute la race en une génération, où elle réapparaîtra deux générations plus tard sans que personne n'ait fait d'accouplement étroit.
C'est exactement le mécanisme décrit dans les grands géniteurs historiques, à ceci près qu'il agit aujourd'hui plus vite qu'autrefois : le transport des chiens et l'insémination ont supprimé les distances qui limitaient autrefois la diffusion d'un reproducteur.
Ce que le lecteur peut vérifier lui même
Une personne qui cherche un chiot n'a pas accès aux fichiers d'un élevage, mais elle peut poser des questions précises et demander des documents. Les suivantes sont vérifiables et donnent une image fidèle de la conduite d'une souche.
- « Quel est le coefficient de consanguinité de la portée, et sur combien de générations ? » La seconde partie de la question compte autant que la première.
- « Les deux parents sont-ils confirmés ? » Sans confirmation des deux parents, la portée n'est pas inscriptible.
- « Quels dépistages ont été faits sur le père et sur la mère ? » Demander les comptes rendus originaux, avec le numéro d'identification du chien testé.
- « Combien de portées ce mâle a-t-il produit ? » La question est rarement posée et toujours instructive.
- « Qu'est devenue la portée précédente issue de ces deux lignées ? » Un élevage qui suit ses chiots répond ; un élevage qui ne les suit pas le montre aussitôt.
- « Peut-on voir la mère, et si possible d'autres chiens de la souche ? » Le tempérament d'une lignée s'observe sur les adultes, pas sur un chiot de huit semaines.
Aucune de ces questions n'est un piège, et un éleveur qui conduit sa souche avec méthode y répond en quelques minutes.
Le compromis assumé
Il faut conclure sur ce qui n'est jamais dit : limiter la consanguinité coûte quelque chose. Un apport extérieur introduit des origines mal connues, produit souvent une génération intermédiaire moins homogène, et retarde de plusieurs années l'obtention du type recherché. Un éleveur qui ouvre sa souche accepte donc de reculer avant d'avancer.
À l'inverse, un élevage qui ne travaille que sur sa propre souche obtient plus vite des sujets réguliers et prévisibles, au prix d'un stock génétique qui se referme génération après génération.
Il n'existe pas de réponse universelle à cet arbitrage. Il existe en revanche une différence nette entre un arbitrage fait et un arbitrage subi. Un éleveur qui sait où en est sa souche, qui mesure, qui teste et qui explique ses choix conduit une lignée. Les autres accumulent des portées.